Boris Vian a traversé le XXème siècle comme un « fulgurant météore ». Inventeur de génie, d’une créativité fascinante, jazzmen accompli, Boris laisse derrière lui des inventions bizarroïdes et abracadabrantesques, preuves d’une énergie intense et hors du commun. L’ingénieur poète a écrit pas moins de 500 chansons, des dizaines de romans, pièces de théâtre, opéras ou article. Potache, humoristique, son oeuvre prend néanmoins parfois une tournure engagée et critique contre les travers de la société de consommation qui se développe dans l’après guerre en France.

On ne pourrait pas qualifier Vian de « maker » puisque la qualification serait forcément anachronique mais force est de constater que sa créativité, son brin de folie, son joyeux besoin de partager, de faire différent, « la tête dans les nuages mais les pieds dans les sciences » ont quelque chose d’extrêmement contemporain.

 

 

« Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs »

Vian, 1952

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Capture d’écran du Film « L’écume des jours », une adaptation cinématographique de l’oeuvre de Vian de Michel Gondry et Romain Duris (2013)

Le film reprend bon nombre des merveilleuses inventions plus ou moins loufoques de Boris Vian. La bande annonce donne un avant goût de l’ambiance déjantée du film !

Extrait de « l’Ecume des Jours » : Le PianoCoktail

« – Prendras-tu un apéritif ? demanda Colin. Mon pianocktail est achevé, tu pourrais l’essayer.
– Il marche ? demanda Chick.
– Parfaitement. J’ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes espérances. J’ai obtenu, à partir, de la Black and Tan Fantasy, un mélange vraiment ahurissant.
– Quel est ton principe ? demanda Chick.
– A chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Selbtz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde le quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral.
– C’est compliqué, dit Chick.
– Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de détails, tu connais ça. Et d’ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.
– C’est merveilleux ! dit Chick.
– Il n’y a qu’une chose gênante, dit Colin, c’est la pédale forte pour l’œuf battu. J’ai dû mettre un système d’enclenchement spécial, parce que lorsqu’on joue un morceau trop « hot », il tombe des morceaux d’omelettes dans le cocktail, et c’est dur à avaler. Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche, c’est le sol grave.
– Je vais m’en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible.
-Il est encore dans le débarras dont je me suis fait un atelier, dit Colin, parce que les plaques de protection ne sont pas vissées. Viens, on va y aller. Je le règlerai pour deux cocktails de vingt centilitres environ, pour commencer.

Chick se mit au piano. A la fin de l’air, une partie du panneau de devant se rabattit d’un coup sec et une rangée de verres apparut. Deux d’entre eux étaient pleins à ras bord d’une mixture appétissante.
– J’ai eu peur, dit Colin. Un moment, tu as fait une fausse note. Heureusement, c’était dans l’harmonie.
– Ça tient compte de l’harmonie ? dit Chick.
– Pas pour tout, dit Colin. Ce serait trop compliqué. Il y a quelques servitudes seulement. Bois et viens à table. »

La complainte du progrès (1956)

Dans La Complainte du Progrès (1956), Boris invente de nombreux biens de consommation complètement fantaisistes dont voici un florilège : Repasse-Limace, Chasse Filou, Tourniquet à vinaigrette, Chauffe Savate, canon à patates, l’écorche poulet, le ratatine ordure, l’éventre tomate, mon cire-godasse…

La complainte du progrès est également une vibrante critique de la société de consommation et de ses absurdités.

 » Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son cœur
Maintenant c’est plus pareil
Ça change ça change
Pour séduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille
Ah Gudule, viens m’embrasser, et je te donnerai…
Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et des pelles à gâteau !
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffentUn pistolet à gaufres
Un avion pour deux
Et nous serons heureux !  
« Vian – Extrait de « La complainte du progrès »