Aux racines des utopies numériques : une histoire du mouvement maker

De la guerre froide à la cybernétique, jusqu’à la Silicon Valley et la maison blanche, nous vous proposons un voyage dans le temps, aux racines du mouvement maker et des utopies numériques.

Il est mal aisé de trouver les origines exactes d’un mouvement culturel aussi vaste que le mouvement maker. Les influences sont bien évidemment nombreuses, multiformes. Elles relèvent de « l’histoire longue » (Braudel) à coup sûr. Deux périls nous guettent. A droite, Charybde: il s’agirait de vouloir absolument expliquer la culture maker par un ensemble de déterminations historiques et d’enlever au mouvement sa spécificité, son aspect innovant et inattendu. A notre gauche Scylla : cet écueil est tout aussi dangereux que le premier, il ne faudrait pas, comme les journalistes le font trop souvent, vouloir singulariser à l’extrême le mouvement maker, en faire une exception contemporaine imprévue et inexplicable, quelque chose comme une faute de frappe dans un communiqué sur l’histoire mondiale. Ignorons à notre manière le chant des sirènes et prenons le risque de présenter quelques racines historiques du mouvement maker.

A gauche en photo, Norbert Wiener, l’un des pères de la cybernétique dont nous allons parler

Norbert-Wiener

Comme James Bond, le mouvement maker nait pendant la guerre froide

Fred Turner est un historien professeur au département de communication de Stanford qui a consacré son oeuvre aux « utopies numériques », à ces mythes venus du web, de la culture hacker entre autres, qui irriguent désormais nos manières de penser et d’agir (comme le culte de la transparence). Fred Turner propose avec « The democratic surround » et « from counterculture to cyberculture » une archéologie de l’ère numérique. Il montre en particulier comment la communication de masse, l’idée de l’ordinateur, s’ancrent dans la propagande démocratique au cours de la guerre froide. Turner place à la genèse de son archéologie un vaste mouvement intellectuel réunissant psychologues, anthropologues et sociologues, la cybernétique, né au lendemain de la seconde guerre mondiale. Incarné par des personnalités comme Mead, Benedict ou Bateson ces chercheurs de renom pensent que le fascisme et le communisme peuvent être évités en favorisant le développement de « personnalités démocratiques » dans la population, capables de résister, de penser par elles mêmes. Bref, d’opposer une résistance aux signaux faibles ou forts, aux manipulations médiatiques.

Un cocktail explosif : la cybernétique récupérée par des hippies

 

Cet ensemble d’idées, de théories, rencontre à la fin des années 60 la contre culture provocante et rebelle des campus américains. Les Etats-Unis traversent alors une passe difficile, embourbés dans des guerres sanglantes. La menace nucléaire frappe durablement les esprits. Les jeunes américains sont globalement favorables à la technologie explique Turner mais souhaitent que cette technologie soit à usage individuel, qu’elle favorise les libertés. C’est la grande époque des mouvements hippies. Ces jeunes souvent éduquées vont alors s’approprier les théories de la cybernétique et les idées novatrices de la théorie des systèmes. Le point commun: la technologie peut être un moyen de développement personnel.

 

 

Ce schéma est bien évidemment simpliste. La contre culture contestataire américaine des années 70 est fragmentée en plusieurs mouvements, plus ou moins ouverts au compromis avec les institutions. Toute une partie de notre culture numérique contemporaine continue Fred Turner vient cependant d’images et de métaphores forgées à cette époque : il en est ainsi de la société en réseau, du champignon (nucléaire ou hallucinogène), des rassemblements ou spectacles sons et lumières…

Ces communautés d’individus se réapproprient alors des sujets scientifiques ou technologies. Il y a ce que l’on appelle un « glissement symbolique ». (Turner donne l’exemple de chanteurs de rock montant en costume d’astronautes sur scène). Si ces communautés hippies et contestataires n’ont pas tardé à s’écrouler comme on le sait (faute de coiffeur ajouterait OSS 117) une certaine contre culture a perduré.

Steward Brand

Fondateur du Whole Earth Catalog

Barack Obama au White House Science Fair

Le passage à la Silicon Valley

Dans un autre livre, l’historien montre comment ce sont ces mêmes anciens hippies, étudiants rebelles des années 70 qui se sont attelés à fonder les premières sociétés d’informatique, les premiers magazines comme Wired (la bible de la silicon valley). Les années 90 ont donc vu la contre culture hippie (cuisinée au goût du jour) perdurer, s’embourgeoiser pourrait-on dire par certains aspects.

Turner prend à cet égard l’exemple du Whole Earth Catalog, un magazine emblématique fondé par d’anciens hippies promouvant des ordinateurs et permettant à des communautés de bricoleurs de se fournir en outils. Les liens entre d’anciens hippies et les premiers informaticiens de la côte ouest sont nombreux et denses rappelle le chercheur. Les supports de communication, réseaux d’amis, universités (Stanford ou Berkely en tête) sont partagés le plus souvent. « Ces gens essaient de changer le monde et de construire une nouvelle forme de communauté à l’aide de technologies à échelle humaine. C’est l’idéologie du travail dominante aujourd’hui en Californie. » ajoute Turner.

Quand Barack Obama fait de la pub au mouvement maker

Le premier fablab (fabrication laboratory) ouvre au début des années 2000 au MIT. La première foire à maker (« maker fair ») a lieu en Californie en 2006, dans la ville de San Mateo. L’évènement est organisé par Dale Dougherty. Son idée repose sur le constat qu’il est possible de rassembler une communauté d’individus réalisant des objets avec des outils digitaux et des plans trouvés sur internet. En 2005, l’une de ses entreprises lance le Make Magazine.

Le mouvement gagne de l’ampleur. Le célèbre Chris Anderson écrit en 2011 un article qui fait date dans Wired: « Atoms are the new bits ». Selon l’auteur et éditorialiste la démocratisation des imprimantes 3D, de certaines technologies change notre façon de produire. Anderson publie ensuite en 2013 un livre au titre explicite « Makers, the new industrial revolution ». L’une de ses thèses désormais largement relayée et qu’internet met fin aux monopoles informationnels sur lesquels reposaient la production de masse. Nous sommes dans l’air de la « longue traine », cette production personnalitsée et adaptées aux besoins de chacun.

Le mouvement maker a largement bénéficié depuis quelques années de la large exposition que lui a offerte le président Barack Obama, lors de visites de fablabs ou lors de discours consacrés au « DIY » et au « make ».

Curieux paradoxes historiques… Un mouvement anti fasciste, pro démocratique, se voit réutilisé par des hippies pour finir encensé à la maison blanche !

Sources

Olivier Alexandre, « Des médias de masse à la révolution numérique. Entretien avec Fred Turner », La Vie des idées , 13 mars 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Des-medias-de-masse-a-la-revolution-numerique.html