Rencontre avec Christophe Raillon chez TechShop Leroy-Merlin

Leroy-Merlin est un grand groupe français qui vient d’opérer un virage historique en se rapprochant de la chaine américaine TechShop (un constructeur de makerspaces, ou espaces de bricolage). Comment expliquer ce glissement de business model ? (de la vente d’outils à la vente des services qui y sont associés)

IMG_5366-1Notre tour d’Europe a commencé à côté de Paris par une visite inoubliable. Retour sur une première visite de fablab haute en couleur et très instructive!

On pourrait commencer par décrire le modèle économique du fablab d’Ivry (pas d’objectifs commerciaux), son organisation interne (sur deux étages et plus de 2000 mètres carrés) ou ses relations avec diverses parties prenantes (comme le journal des bricoleurs « Système D ») mais nous aimerions commencer par décrire l’ambiance incroyable qui règne dans cet espace partagé d’innovation et de bricolage. A l’étage, un jeune ingénieur et un designer mettent au point une mini serre électronique, une dame un drone contrôlé par la pensée (au moyen d’un casque et d’électrodes), là bas on scie, ici on imprime une carte géante de la lune en relief. Le tout sur fond de rock, une cuisine en libre en service et un brouhaha de discussions. Bienvenue dans l’atelier Techshop de Leroy Merlin!

Leroy Merlin ouvre ce 30 octobre son premier espace maker en Europe. Pour cette première mondiale, l’enseigne s’est alliée avec un pionnier du mouvement, l’américain TechShop, une entreprise de la Silicon Valley spécialisée dans les fablabs. En tout, c’est un espace de plus de 2000 mètres carrés qui vient juste d’ouvrir et que nous avons pu visiter. La firme a investi au total plus d’un million d’euros dans le projet. Comme dans les TechShops de San Francisco, les quelques 150 machines du fablab sont réunies par thématique: découpe du bois, travail de la pierre, du plastique ou encore machines semi industrielles, textiles et imprimantes 3D. Il y en a pour tous les goûts!

L’accès au fablab se fait sous la forme d’abonnements mensuels, à partir de 50 euros. Les clients peuvent ensuite venir utiliser les machines à volonté, échanger, bricoler, bref bidouiller et même se faire former par la vingtaine de consultants du TechShop.

Comme nous l’explique Christophe Raillon, directeur de projet TechShop, l’objectif n’est absolument pas commercial. L’ouverture de ce fablab répond seulement au constat réalisé depuis quelques années que de véritables petites communautés se sont formées sur internet autour des tutoriaux mis en ligne par Leroy Merlin. L’émergence de ces communautés de passionnés, les makers, est une révolution en marche, « c’est l’ADN de Leroy Merlin que d’arriver à saisir ce mouvement sociétal pour parvenir à évoluer et à s’adapter ». L’ouverture du TechShop fait suite à 4 ans d’intenses études de terrain et de tests expérimentaux menés aux Etats-Unis et partout en France.

La révolution des makers comporte trois aspects essentiels comme le rappelle le PDG de Leroy Merlin, Thomas Bouret, dans un article paru récemment dans L’Usine Nouvelle: « la possibilité de mise à disposition de machines semi industrielles,  la lame de fonds du partage de connaissance entre bricoleurs, et un maillage possible entre nos bricoleurs passionnés et les makers, mais aussi des chercheurs, des étudiants, des inventeurs… »  

Leroy Merlin s’est allié avec TechShop pour la qualité de son modèle de formation. « Il s’agit de parvenir à redonner confiance aux gens » nous confie Christophe Raillon. Et les consultants TechShops auxquels nous avons pu parler sont effectivement très solides dans leur domaine! Nous avons pu discuter avec Emmanuel Berquez. Le « dream consultant », c’est ainsi qu’on appelle les consultants chez TechShop, a fabriqué lui même entièrement un superbe vélo tout terrain qu’il nous a présenté avec des étoiles plein les yeux. Un travail passionnant qui l’a mené a fonder sa propre boite avec un de ses amis, Deubel.

IMG_5367-1Leroy Merlin n’en ai pas à son coup d’essai puisque la firme a déjà ouvert plusieurs fablabs en France.
Christophe Raillon a personnellement participé à la mise en place d’un fablab itinérant, dans un camion!

La formation, la transmission de savoirs et de compétences est au coeur du dispositif du TechShop. Les consultants vous expliquent et vous forment en détail pour manier en toute sécurité les machines. On imagine facilement qu’une telle pratique pourrait devenir à l’avenir une aide inestimable à la (ré)insertion professionnelle: fraisage, soudage, travail du bois ou des métaux, autant de métiers qui peuvent s’apprendre « du côté de chez vous »!

Une passionnante discussion avec Christophe Raillon va cependant nous montrer que cette dimension liée à la formation possède des tenants et aboutissants encore plus profonds. Bien loin d’une certaine définition marxiste selon laquelle le travail « aliène l’homme à lui même », le travail permet au contraire aux hommes de se réaliser. « C’est une dimension sociale et personnelle du travail que notre société tend à oublier » continue Christophe Raillon. Travailler, c’est aussi prendre confiance en soi, sentir la résistance du réel, éprouver les contraintes matérielles et gérer sa frustration. Le travail est une école de vie! « Faire soi même dans le droit d’être fier de soi » écrit Mark Hatch, fondateur de Techshop dans son « manifeste du hacker ».

Les fablabs permettent également de nous réapproprier les objets qui nous entourent. C’est toute la thématique du « hacking ». Etre capable de personnaliser, d’adapter ses meubles, les ustensiles du quotidien (fabriquer une chaise, une coque d’iphone etc) c’est « reprendre la main » (au sens propre et figuré) sur cette foule d’objets quotidiens que nous fréquentons sans vraiment les connaitre et les comprendre.

Dans un fablab on ne sépare pas la théorie et la pratique, l’imagination et la Capture d’écran 2015-10-31 à 15.57.19réalisation. Les idées viennent en échangeants (deux grandes salles, les « hubs » sont prévus à cet effet), en aidant d’autres makers. La création de lien social, la communauté créée par le TechShop possède une valeur inestimable.  Et Christophe Raillon de nous confier que le TechShop inverse radicalement la perspective traditionnelle de la fabrication d’objets. « Ce n’est plus un « tu peux? » mais un « tu veux? » ». La seule limite, ici, est la créativité, les machines et le stock de matière première donnant des perspectives quasiment illimitées. A l’heure des fablabs, la seule et unique richesse devient celle de la qualité du lien social qu’une communauté parvient à créer et à entretenir!

EH